“La belle famille” : autopsie d’une emprise, par Laure de Rivières

Manon a 20 ans quand elle rencontre l’homme qui va changer le cours de sa vie. Charmeur et sûr de lui, ce catholique intégriste et père de cinq enfants révèle peu à peu son caractère trouble et dangereux. En fonçant tête baissée dans l’obscurité d’une famille et d’un monde qui lui sont étrangers, Manon s’engage sur un chemin chaotique dont personne ne sortira indemne.

Inspiré d’une histoire vraie, le récit est raconté à la fois par Manon, étudiante indépendante et affranchie, mais aussi par sa soeur, son père, sa belle-mère, sa meilleure amie et tous les autres protagonistes. Chacun-e avec son regard et son jugement différents illustre implacablement pourquoi et comment l’entourage, “laisse faire”, ou pas…
 

Après Nage libre, un premier recueil de nouvelles, qui sont autant d’histoires de  femmes à un point charnière de leur vie, La Belle famille est le premier roman de Laure de Rivières.

Laure de Rivières écrit sur les femmes. Toute sa vie, elle écrira sur les femmes, explique-t-elle : “Déjà, parce que je connais bien la matière, étant moi-même une femmee t ayant longtemps été journaliste pour la presse féminine. C’est un sujet d’une richesse infinie, d’une palette d’émotions fantastiques. Je pourrais dire la même chose des hommes, mais l’étendue des facettes des femmes, quel que soit leur profil, me fascine. Leur force, leur courage, leurs faiblesses, leurs vicissitudes, tout m’intéresse. Et l’histoire, derrière, est souvent superbe.

Rencontre avec Laure de Rivières 

Quel a été le sujet moteur de ce livre : l’amour, l’emprise, la maladie mentale, la liberté… ?

Le point de départ du livre était mon ahurissement devant l’histoire de cette jeune femme, que je connaissais. De voir qu’une telle emprise, une telle manipulation et un tel enfer domestique étaient possibles sur une jeune femme comme elle, émancipée, super moderne, sans faille – alors qu’on dit souvent que pour être victime d’un manipulateur ou d’un pervers, il faut avoir une faille dans lequel il s’engouffre.

Manon est jeune, connectée, émancipée, bien dans sa vie, bien dans ses pompes. Et malgré tout, elle est victime de ce type.
Laure de Rivières

Manon, au contraire, est une jeune femme extrêmement saine, hyper connectée, très candide, dans le bon sens, c’est-à-dire sans envie de déclassement ni de surclassement social, sans aucune jalousie. Elle est bien dans sa vie, bien dans ses pompes, super jeune, super au courant. Et malgré tout, elle est victime de ce type, qui n’est pas seulement un malade mental, mais un malade mental empreint de la culture du milieu catholique intégriste dont il vient. C’est la conjonction de ces deux éléments qui en fait cette bombe nucléaire dans son foyer.

D’ailleurs, si l’on voulait trouver un point commun entre Manon et la première femme de Thierry, ce serait que toutes deux viennent d’un milieu très différent de celui du mari. Elles sont peut-être moins à même de contrer des préceptes que, lui, inculque comme une vérité absolue, notamment en ce qui concerne la religion.

La liberté de Manon est à double tranchant : trop libre, elle ne fait pas les bons choix. Par manque de cadre, de filet, d’information ?

Manon est effectivement très libre, mais pas par manque de cadre, c’est parce qu’elle a confiance en sa liberté pour la mener là où elle a envie d’aller. Ce n’est pas une liberté utilisée à mauvais escient. Elle est à mes yeux un personnage féminin très fort et courageux, hautement féministe et très libre, puisqu’elle fait le choix de sacrifier sa propre liberté pour libérer les autres. Ce qu’elle fait, à son âge, malgré sa liberté et sa modernité, elle le fait en toute connaissance de cause pour sauver les autres.

Qu’auriez-vous fait à la place de Manon ?

J’espère que j’aurais eu son courage et son intégrité. Je l’admire beaucoup. Elle est à mes yeux une véritable héroïne. Mais je suis entière, impatiente et plutôt rancunière, et je pense que je n’aurais pas accepté le quart de ce qu’elle accepte.

Tout ce qu’elle fait, elle le fait pour ses enfants.
Laure de Rivières

Ce que je comprends très bien, en revanche, et qui est sa motivation première, c’est que tout ce qu’elle fait, elle le fait pour ses enfants. Au départ, ce ne sont pas ses enfants biologiques, mais elle les considère comme ses enfants ; la petite dernière n’a qu’un an quand elle les récupère. Ils sont tous tellement en manque d’amour maternel après la disparition de leur mère qu’ils projettent tout sur elle. Elle se sent investit d’un amour dont elle n’avait pas connaissance, puisqu’elle est toute jeune. Cet amour-là la remplit d’un sens des responsabilités qu’elle prend à bras le corps. Si elle quittait Thierry, elle abandonnerait 5 enfants, puis 6, puis 7, à un homme visiblement dangereux. Elle y renonce. Elle choisit de se sacrifier pour cette cause juste. C’est la dignité parfaite.

Où se situe pour vous le point de non-retour dans la relation entre Manon et Thierry ?

J’ai mis le point de non-retour à la naissance du deuxième enfant de Manon, alors qu’elle est seule à la maternité, malade après un accouchement qui s’est mal passé, punie parce qu’elle n’accouche pas à la bonne date. Personne ne vient la voir. Elle prend conscience de son abandon et qu’il n’y a pas de changement possible.

J’ai voulu m’arrêter juste un cran au-dessous de ce que le lecteur pouvait accepter. Dans la plupart des cas, les femmes ne partent pas. C’est très difficile pour elles de monter la dernière marche salvatrice, celle que gravit Manon en partant. La première femme de Thierry n’a pas su le faire, dont on ne saura pas si elle s’est suicidée où si son mari l’a tuée.

Pourquoi ce flou ?

Mon sujet, c’est Manon. Je voulais pas écrire un polar. Je voulais montrer comment Manon, sachant que la première femme était morte, ayant toujours à l’esprit ce fantôme avec qui sa “relation” évolue, garde en tête la question qui lui sert aussi de garde-fou : que s’est-il vraiment passé ? Au pire, pourrais-je me suicider ? Peut-il me tuer ? L’incertitude permet de mieux avoir peur de Thierry.

Le mari est un personnage dangereux et toxique, qui mène à une extinction, une destruction mortelle.
Laure de Rivières

Que la première femme de Thierry se soit suicidée ou qu’il l’ait tuée, pour moi, la résultante est la même, ​mais je voulais quand même poser la question de sa responsabilité.

Si elle s’est suicidée, c’est juste qu’il n’a pas eu le courage de la tuer, ce qui ne fait qu’ajouter à sa bassesse. Si elle s’est suicidée, cela en dit long sur la toxicité de la relation et sur l’état de faiblesse à laquelle était arrivée cette femme qui, pourtant, avait fait de hautes études. Elle était capable d’une réflexion approfondie et construite, elle avait les mots et la culture pour le faire. Elle avait aussi la force intérieure que lui avaient donné ses cinq enfants, qu’elle n’est pas parvenu à porter jusqu’au bout. S’il l’a tuée, c’est un assassin. Dans les deux cas, c’est un personnage dangereux et toxique. Dans les deux cas, on en est arrivé à une extinction, une destruction mortelle. 

Les parents de Manon l’ont émancipée à 16 ans. Peut-on considérer cela comme une forme d’abandon ?

Je sais que cela est rare, en France, où très peu de jeunes filles font tout le processus légal d’émancipation. Je ne dirais pas que ses parents l’ont abandonnée ou qu’ils sont démissionnaires. Ils ont opté pour une éducation que l’on peut critiquer, ou ne pas comprendre, mais ce sont des parents aimants, très attentifs à leur fille. Ils la laissent partir à 16 ans à sa demande, tout en monitorant de loin sur le mode : “Tu as  16 ans, tu es capable de prendre des risques et de les assumer, et si cela ne marche pas, tu reviendras et tu en tireras les conclusions”. Quand elle épouse cet homme, beaucoup plus âgé qu’elle, et d’un milieu différent, ils sont encore dans la confiance.

Vous vivez à Los Angeles depuis sept ans, les choses se passent-elles autrement aux Etats-Unis ?

Aux Etats-Unis, l’émancipation des jeunes est fréquente, contrairement à ce que connaît l’éducation française. Et pourtant, c’est ainsi que naissent des histoires merveilleuses, des personnalités incroyablement différentes, des succès spectaculaires.

Quant aux violences domestiques, il n’y a pas d’âge, pas de nationalité, pas de culture pour être victime d’un manipulateur. C’est universel, c’est comme le féminicide. Violences et victimes sont universelles. Ce qui change, aux Etats-Unis, c’est l’éducation en amont, le regard que l’on porte dessus.

La société américaine est-elle plus prompte à dénoncer les violences domestiques ?

Aux Etats-Unis, la propriété individuelle est sacro sainte. Ce qui se passe chez le voisin ne regarde que le voisin. Il y a une forte tendance à la délation pour tout ce qui touche à l’ordre public : l’ivresse sur la voie publique, un excès de vitesse… Quelqu’un qui maltraite son chien ou qui ne taille pas sa haie, par exemple, est dénoncé direct à la police qui débarque chez lui.

Ce qui se passe à l’intérieur des maisons, en revanche, est régi par une pudeur très anglo-saxonne : on ne pose pas de questions intimes. Les discussions politiques ou philosophiques que l’on aime tant en France ne sont pas du tout de mise aux Etats-Unis, où l’on préfère des sujets plus policés. Je pense que la solitude et l’isolement des victimes de violences conjugales sont beaucoup plus difficiles à détecter aux Etats-Unis, justement parce qu’on ne se mêle pas de la vie des voisins.

Comment sont aidées les victimes ?

Il y a aux Etats-Unis des structures pour accueillir les victimes de violences conjugales, qui sont actuellement très médiatisées, notamment par la série Maid, avec Margaret Qualley, la fille d’Andie MacDowell, qui raconte la violence conjugale et son traitement dans les foyers.

Vous connaissez Manon…

Quand je l’ai rencontrée, elle avait commencé à travailler chez Thierry, mais je ne savais rien du contexte, pas même que la maman des enfants, la première femme, était morte. Nous nous donnions des nouvelles de loin en loin, mais je n’étais pas dans son premier cercle.

Jamais je n’aurais soupçonné ce qui lui arrivait. Quand j’en ai pris conscience, j’ai reçu la culpabilité en boomerang : mon dieu, c’était presque sous mes yeux et je n’ai rien dit, rien fait. C’est tout ce qui fait l’épouvante de ces relations : la plupart du temps, elles sont totalement invisibles pour l’entourage.  En général, le manipulateur, ou la manipulatrice, est une personne charmante, extravertie, socialement agréable ; c’est le bon copain, le parrain, le témoin de mariage…

Difficile d’imaginer leur côté sombre…

Il est très difficile, voire impossible, pour l’entourage d’imaginer l’enfer que peuvent vivre les victimes. D’autant que quand elles commencent à s’en ouvrir, elles sont suspectes : “Comment ça ? Ce type si charmant ! Qu’est-ce que tu racontes, tu fabules, c’est toi qui ne vas pas bien, tu déprimes, tu dois lui mener la vie dure…”

Il faut mesurer la honte et l’humiliation que doit ressentir quelqu’un d’aussi sensé et enraciné que Manon quand elle réalise ce qui lui arrive.
Laure de Rivières

Il faut déjà mesurer la honte et l’humiliation que doit ressentir quelqu’un d’aussi sensé et enraciné que Manon quand elle se rend compte de ce qui lui arrive – ce qui est déjà un processus très long. Puis la difficulté qu’il y a à en parler, ce qui suppose une mise à nue très violente. Alors si en plus le regard des autres dit “c’est forcément de ta faute”, puisque l’autre est super, alors la victime se recroqueville et n’en parle plus. C’est là tout le danger. C’est ce que j’ai voulu montrer, dès le début, ce mécanisme insidieux et violent qui vous isole, qui vous met dans un coin où personne n’a accès à vous. Vous êtes dans une relation d’effroi où vous vous consumez, seule, sans aide extérieure. D’où la difficulté pour en sortir.

Que dit Manon – la vraie – de son histoire racontée par vous ?

Nous avons une vraie relation de confiance. La première fois qu’elle m’a raconté son histoire en totalité, j’avais l’impression qu’elle en prenait conscience en même temps, au fil des mots. Avant, elle était capable de raconter des étapes, mais quand elle a pris le temps de vraiment tout raconter, elle était elle-même effarée des souvenirs, des mots qu’elle employait, comme si elle exprimait une pathologie, comme si elle vomissait sa souffrance.

Puis j’ai écrit le livre, avec sa part de fiction, de faux, autant pour porter l’histoire que pour la protéger. Je dirais qu’elle a pris ce livre comme un coffre-fort dépositaire de son histoire, pour mieux le mettre de côté. C’est comme si elle s’était débarrassé du serpent qui la dévorait. Ce serpent intérieur est, dans le livre, reconnu, contenu. Elle sait qu’elle n’était pas folle. Elle sait que beaucoup d’autres femmes ont vécu la même chose. Elle entend les commentaires et les témoignages autour du livre. Je pense que cela lui a fait du bien.

Elle a lu Belle famille comme un objet de fiction, tout en reconnaissant sa propre histoire “C’était infernal, disait-elle, je ne pouvais pas m’arrêter de lire, je me demandais ce que tu allais raconter à la page suivante, et pourtant c’est mon histoire…”



“La belle famille” : autopsie d’une emprise, par Laure de Rivières