Marxisme et féminisme font

Il parait que marxisme et féminisme ne font pas bon ménage. Pourtant, c’est tout l’inverse que démontre Lise Vogel, féministe américaine, auteure de Le Marxisme et l’oppression des femmes dont la première traduction vient de paraître en français. Contribution majeure à l’étude de l’oppression des femmes dans les sociétés capitalistes, le livre de Vogel est aussi une arme essentielle pour construire un féminisme lutte de classes et révolutionnaire.

Enfin disponible en français

Lise Vogel publie Marxism and the Oppression of Women en 1983 aux États-Unis. Publié alors que la deuxième vague féministe des années 1960-1970 touche à sa fin, le livre de Lise Vogel connaît une réception contradictoire [1] : passé relativement inaperçu au moment de sa première publication, ce n’est que deux décennies plus tard qu’il va s’imposer comme un classique pour toute une génération de théoriciennes et militantes féministes. Ces théoriciennes, parmi lesquelles on trouve Tithi Bhattacharya, Susan Ferguson, Nancy Fraser, ou encore Cinzia Arruzza, font de l’ouvrage de Vogel le « texte fondateur » de ce qui deviendra, à partir des années 2000-2010, la théorie de la reproduction sociale, un courant féministe hétérogène mais qui partage une même ambition de penser l’oppression des femmes dans le capitalisme à partir d’une perspective marxiste. En particulier, après Vogel, on se réfère à la théorie de la reproduction sociale pour situer l’oppression des femmes dans les sociétés de classes comme découlant de leur situation spécifique par rapport aux activités qu’elles effectuent pour reproduire la force de travail.

Il aura fallu attendre 2022, soit près de quarante ans, pour que Le marxisme et l’oppression des femmes. Vers une théorie unitaire devienne accessible au public francophone, grâce au travail des Éditions sociales et à la traduction de Yohann Douet, Paul Guerpillon, Vincent Heimendinger et Aurore Keochlin. Une telle publication n’a rien d’anodin en France, où l’antimarxisme a été et continue d’être virulent au sein du mouvement féministe. Il est en effet commun de présenter le marxisme au mieux comme incapable de penser et comprendre la spécificité de l’oppression des femmes, au pire comme foncièrement hostile à la défense de leurs intérêts et de leur émancipation. On se souvient par exemple que c’est d’abord avec le marxisme que la grande figure du féminisme français, Christine Delphy (et après elle, le courant dit « féministe matérialiste ») règle ses comptes lorsqu’elle signe en 1970 son article célèbre, « L’ennemi principal ». C’est dans ce texte qu’elle trace les contours de son cadre théorique pour « une analyse matérialiste de l’oppression des femmes », et qu’elle appelle à dépasser « le point de vue marxiste », jugé insatisfaisant, aussi bien en termes de théorie que de stratégie.

De ce point de vue, le livre de Lise Vogel est une contribution majeure, au moins pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il constitue sans doute l’une des études les plus sérieuses et des plus abouties de la façon dont l’oppression des femmes a été traitée au sein de la tradition marxiste et qu’il remobilise en cela un patrimoine trop souvent ignoré. Lise Vogel reconstruit, dans les chapitres 3 à 7, de manière fine bien que synthétique la façon dont « la question de la femme » a été analysée de la fin du XIXe au début du XXe siècle, chez Marx, Engels, puis au sein de la Deuxième Internationale, en particulier au travers des contributions d’Eleanor Marx, d’August Bebel, de Clara Zetkin et de Vladimir Illitch Lénine. En rappelant que le marxisme dispose d’un riche héritage, certes incomplet, parfois contradictoire, mais fondamentalement précieux et fécond pour penser l’oppression des femmes, le livre de Lise Vogel permet de repenser à nouveaux frais la question du rapport entre marxisme et émancipation des femmes. Il montre par exemple que les positions hostiles ou méfiantes adoptées par la plupart des organisations du mouvement ouvrier (notamment le PCF) des années 1960-1970 à l’égard du mouvement des femmes n’étaient en rien inscrites dans la matrice théorico-politique du marxisme révolutionnaire. Deuxièmement, parce qu’avec sa théorie de la reproduction sociale, Lise Vogel esquisse ce qu’elle nomme aussi une « théorie unitaire » qui permet de penser d’un même mouvement lutte des classes et oppression spécifique des femmes dans les sociétés capitalistes. Ainsi son « retour à Marx » n’est que le premier pas d’une vaste entreprise d’approfondissement des catégories de l’économie politique marxiste qui lui permet d’élaborer « un cadre théorique à même d’intégrer le problème de l’oppression des femmes » à partir d’une théorie de la reproduction sociale.

Le marxisme et les femmes. Un double héritage

Le livre de Vogel s’inscrit dans les controverses théoriques qui traversent le mouvement féministe américain des années 1960 et 1970 à propos du travail domestique (« Domestic Labour Debate »). Son livre s’ouvre (chapitres 1 et 2) sur une cartographie d’une « décennie de débats » au sein du féminisme socialiste et sur le travail domestique où Vogel synthétise les contributions de Juliet Mitchell, Margaret Bentson, Peggy Morton, Mariarosa Dalla Costa, Shulamith Firestone, Kate Millett) [2].

Vogel identifie une série d’ambiguïtés sur lesquelles bute le mouvement féministe socialiste de l’époque et qu’elle résume ainsi quelques années plus tard :

« Si le travail domestique est un processus de travail, alors quel est son produit ? Des individus ? Des marchandises ? De la force de travail ? Est-ce que ce produit a une valeur ? Et si oui, comment celle-ci est-elle déterminée ? Comment, et par qui ou quoi ce produit est-il consommé ? Quelles sont les circonstances, les conditions et les contraintes du travail domestique ? Quel est le lien du travail domestique avec la reproduction de la force de travail ? Avec la reproduction sociale dans son ensemble ? Avec l’accumulation capitaliste ? Est-il possible de penser un mode de reproduction des individus qui soit comparable mais séparé du mode de production ? Les réponses à ces questions permettraient-elles d’expliquer les origines de l’oppression des femmes ? [3] »

L’hypothèse de Vogel est qu’en dépit de leur extrême richesse, les réponses apportées à ces questions par les féministes socialistes dans les années 1970 n’ont pas été satisfaisantes et que cela est d’abord le fait d’ambiguïtés présentes au sein même de la tradition marxiste classique. Ainsi, c’est pour clarifier quels sont précisément les apports du marxisme pour penser l’oppression des femmes mais aussi pour mettre en lumière ce qu’elle appelle un « double héritage » du marxisme que Vogel entreprend sa relecture approfondie des théoriciens marxistes classiques sur « la question de la femme ».

Au terme de cette relecture, Vogel fait le diagnostic suivant :

« Les socialistes n’ont su élaborer aucun cadre théorique marxiste stable sur la question des femmes. Étant donné le caractère désordonné de ce travail théorique, il n’est pas surprenant que certaines oppositions soient passées inaperçues. Deux approches fondamentalement contradictoires du problème de la subordination des femmes ont ainsi toujours coexisté au sein de la tradition socialiste, bien que leur différence n’ait pas été explicitement reconnue, ni les positions clairement distinguées les unes des autres. »

Vogel distingue comme suit ces deux approches qui coexistent selon elle au sein de la tradition marxiste :

-  L’approche par les deux systèmes. Cette approche considère la subordination des femmes comme résultat d’un « système autonome de division sexuelle du travail et de la domination masculine ». Elle part ainsi de « ce qui semble évident » : « la division du travail et de l’autorité en fonction du sexe » et l’oppression des femmes dans la famille. Dans cette perspective, « oppression de classe et oppression de sexe apparaissent donc comme des phénomènes autonomes ». Même si « l’existence d’une relation inextricable entre sexe et classe » est postulée, la « nature de cette relation » n’est jamais véritablement précisée. Autrement dit, « deux moteurs puissants font avancer l’histoire : la lutte des classes et la lutte des sexes », raison pour laquelle cette approche se présente comme duale.

-  L’approche par la reproduction sociale. Contrairement à celle des deux systèmes, cette approche ne part pas de ce qui semble empiriquement évident (division sexuelle du travail, famille patriarcale) mais « d’une position théorique : la lutte des classes autour des conditions de production représente la dynamique centrale du développement social dans les sociétés caractérisées par l’exploitation ». Cette démarche théorique part donc de la reproduction sociale dans son ensemble pour situer l’oppression des femmes dans la situation spécifique et les fonctions qu’elles y occupent (tâches de reproduction de la force de travail, et en particulier du renouvellement générationnel). Cette approche accorde aussi une attention particulière à la famille mais insiste sur le fait que celle-ci ne joue pas le même rôle au sein de la structure sociale suivant qu’on parle d’une famille des classes possédantes (où « la famille sert généralement à maintenir et à transmettre la propriété ») ou d’une famille des classes subordonnées (où « la famille structure généralement le lieu où les producteurs et productrices directs sont entretenus et reproduits »).

Pour Vogel, ces deux approches ont coexisté au sein de la tradition marxiste et socialiste sans que leur caractère contradictoire soit mis à jour, donnant lieu à une série de flottements et de contradictions. Vogel voit chez Marx, et notamment dans Le Capital, des éléments qui auraient pu constituer le point de départ pour développer une véritable approche de l’oppression des femmes par la reproduction sociale. Mais cette piste s’est retrouvée selon elle obscurcie par la tradition socialiste et y compris par Engels. L’hypothèse de Vogel est que les textes de la fin de la vie d’Engels, L’Anti-Dühring, et L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, jouent un rôle décisif mais contradictoire au sein de la tradition marxiste. Décisif car ils représentent certaines des (sinon la) références principales auxquelles se réfèrent les socialistes des générations suivantes lorsqu’ils traitent de la question des femmes, mais surtout parce qu’ils offrent la première formulation programmatique de « la transformation du travail domestique privé en une industrie publique [4] ». Contradictoire car, pour Vogel, L’Origine de Engels manque de développer son analyse de la famille à partir de la reproduction, ce qui contribue à faire de la famille un lieu de lutte entre les sexes, au lieu de l’appréhender à partir d’une théorie de la reproduction sociale. En définitive, L’Origine serait responsable d’avoir « mélangé ces deux approches contradictoires » (analyse par les deux systèmes et par la reproduction sociale) et serait devenu de fait « la base théorique instable de toutes les recherches socialistes ultérieures sur la question de la femme ».

Marx. Au seuil d’une théorie de la reproduction sociale

Vogel propose donc d’opérer un certain retour à Marx pour élaborer sa théorie de la reproduction sociale. Elle rappelle brièvement le cheminement de Marx, mais aussi d’Engels, dans les années 1840 [5] et la façon dont ils commencent à problématiser la subordination des femmes dans la société bourgeoise (chapitre 3). Mais c’est surtout Le Capital et les catégories de critique de l’économie politique forgées par le Marx de la maturité qui intéressent Vogel : « Éparpillés dans les pages du Capital, les analyses de Marx sur la situation des femmes, sur la famille, sur la division du travail selon le sexe et l’âge, et sur la reproduction de la classe ouvrière n’ont pas suffisamment retenu l’attention. »

C’est fondamentalement parce qu’il permet de situer le problème des femmes dans la « sphère propre à la reproduction de la force de travail et de la classe ouvrière » que Le Capital est un « point de départ essentiel » selon elle. Vogel s’appuie en particulier sur une citation du chapitre 3 du Livre 1 du Capital, devenue depuis un point de référence pour toutes les féministes de la théorie de la reproduction sociale :

« Une société ne peut pas plus cesser de produire qu’elle ne peut cesser de consommer. Considéré dans sa cohérence permanente et dans le flux incessant de son renouvellement, tout processus de production social est donc en même temps processus de reproduction [6]. »

Autrement dit, dans les sociétés capitalistes, production et reproduction sont deux processus intimement liés : pour continuer à produire il faut que les conditions de production capitaliste ne cessent de se reproduire. Or, parmi les conditions nécessaires à la production, il faut qu’un maximum de force de travail soit « toujours disponible pour mettre en mouvement le processus de travail ». Marx met ainsi en lumière l’importance, pour que les conditions de production capitaliste se reproduisent, de la reproduction de la force de travail. Marx évoque deux dimensions de la reproduction de la force de travail : le renouvellement quotidien (« si le propriétaire de la force de travail a travaillé aujourd’hui, il faut que demain il puisse répéter le même processus dans les mêmes conditions de force et de santé ») et le renouvellement générationnel (« le propriétaire de la force de travail est mortel. Si par conséquent son apparition sur le marché est censée être continue comme le présuppose la transformation continue de monnaie en capital, il faut que le vendeur de la force de travail se perpétue lui-même, comme se perpétue tout individu vivant, par la procréation. »).

Marx aborde la question de la reproduction de la force de travail (dans sa double dimension quotidienne et générationnelle) par le biais du « travail nécessaire » (partie du travail effectué par un producteur et rétribué par le salaire, que Marx distingue de la survaleur ou plus-value qui représente la valeur produite par le travailleur et non rétribuée par le capitaliste) et de la « consommation individuelle » (« processus par lesquels les producteurs consomment des moyens d’existence et par là se maintiennent en vie »). Concrètement, pour que la force de travail soit reproduite, il faut que le capitaliste paie des salaires suffisants pour que le travailleur puisse se perpétuer : « Il faut donc que la somme des moyens d’existence suffise à maintenir dans son état de vie normal l’individu qui travaille en tant qu’individu qui travaille » et Marx de préciser « l’ampleur des besoins dits nécessaires, ainsi que la manière de les satisfaire, sont eux-mêmes un produit historique et, du coup, dépendent en grande partie du degré de civilisation d’un pays, entre autres notamment, et essentiellement, des conditions dans lesquelles la classe des travailleurs libres s’est formée, et par conséquent de ses habitudes et de ses exigences propres ».

En définitive, l’œuvre de Marx offre des pistes précieuses et nécessaires pour « fonder théoriquement l’analyse de la situation des femmes du point de vue de la reproduction sociale ». Vogel rappelle par ailleurs que, contrairement au mouvement ouvrier de son temps particulièrement marqué par des conceptions rétrogrades sur les femmes, Marx a tenu des positions politiques extrêmement progressistes, notamment à partir de la Commune de Paris [7]. Quoi qu’il en soit, les pistes théoriques dressées par Marx restent au stade de l’esquisse, ce qui peut en partie expliquer la difficulté ultérieure de la tradition socialiste d’en extraire une théorie pleinement aboutie et conséquente. Une fois mise en lumière cette base précieuse trouvée chez Marx, c’est désormais à l’approfondissement de cette théorie que Vogel entend travailler.

Approfondir Marx. Les femmes et la reproduction de la force de travail

Pour Vogel, les indications de Marx sur la reproduction sociale sont précieuses mais restent lacunaires. Par ailleurs, l’auteur du Capital se borne à envisager la dimension quotidienne de la reproduction de la force de travail, essentiellement sous la forme de la consommation et non pas du travail. Or, Vogel met en lumière l’insuffisance de la seule dimension sociale du travail nécessaire pour reproduire la force de travail. Concrètement, le travail nécessaire, effectué dans la sphère de la production capitaliste et payé par salaire, permet d’acquérir des marchandises, mais celles-ci doivent encore généralement être transformées pour être consommées. Ce « travail supplémentaire » qu’il faut en général effectuer pour consommer les marchandises achetées par le salaire, c’est ce que Vogel appelle la « dimension domestique » du travail nécessaire, qui s’effectue cette fois en dehors de la sphère capitaliste.

Reprenant, en les précisant, les intuitions de Marx, Vogel explique que ce « quelque chose en plus » peut se décomposer en trois types d’activités [8], communément désignées de façon indistincte sous les termes « reproduction de la force de travail » :

- l’entretien quotidien de la force de travail en activité, soit l’ensemble des « processus de travail qui facilitent la consommation individuelle des productrices et producteurs directs », comme la préparation des repas, l’entretien des vêtements, etc. ;

- l’entretien quotidien de celles et ceux qui sont dans l’incapacité de travailler, soit parce qu’ils sont trop jeunes, soit trop âgés, malades, etc. ;

- le remplacement générationnel, soit « le fait de porter et d’éduquer les enfants de la classe subordonnée ».

Pour Vogel, ces trois types d’activités ne sont ni directement productives ni improductives [9] mais la « condition indispensable à la reproduction de la force de travail, et donc à la reproduction sociale dans son ensemble ». Surtout, elle met en rapport l’existence de ce travail de reproduction de la force de travail avec la situation des femmes dans les sociétés de classes. Ainsi, elle démontre que c’est précisément l’assignation des femmes à ces tâches de reproduction de la force de travail, et en particulier aux tâches de renouvellement générationnel, qui constitue la base matérielle de leur subordination dans les sociétés de classes.

Vogel s’intéresse ensuite au rôle joué par la famille dans ce processus de reproduction de la force de travail. Vogel reconnaît que, du point de vue de l’observation historique ou empirique, « dans les sociétés concrètes », la reproduction de la force de travail se joue généralement dans ces « institutions fondées sur des liens de parenté qu’on appelle des familles ». Historiquement, la famille est donc un lieu privilégié de la subordination des femmes. Mais pour Vogel, que la famille soit le lieu de la reproduction de la force de travail dans une société de classe n’a rien d’une nécessité d’un point de vue théorique : « d’autres organisations peuvent être mises en place, au moins provisoirement ». En ce qui concerne l’entretien quotidien de la force de travail, on observe, note Vogel, que ce travail n’est pas systématiquement effectué au sein de la famille mais qu’il peut être réalisé dans des camps ou des baraquements situés proches des lieux de travail. Raison pour laquelle, poursuit Vogel, s’il est indéniable que les femmes ont historiquement assumé une plus grande responsabilité en ce qui concerne les tâches domestiques, « il serait inexact de dire qu’il y a une sphère domestique universelle séparée du monde de la production publique » [10]. En ce qui concerne le renouvellement de la force de travail (le fait de remplacer les travailleurs et travailleuses devenus inaptes) Vogel distingue deux formes de reconstitution de main d’œuvre. D’une part, le remplacement générationnel (soit le fait d’accoucher et d’élever de nouvelles générations) : dans ce type de processus, dit Vogel, ce sont bien les femmes qui ont seule la capacité de porter des enfants et qui jouent un rôle particulier. D’autre part, il est possible de reconstituer la force de travail par l’entrée sur le marché du travail de segments de la classe subordonnée qui en étaient absents jusqu’alors. Vogel évoque notamment la possibilité pour la classe dominante d’importer une main d’œuvre immigrée et « l’asservissement de populations étrangères ». En définitive, pour Vogel, « ces remarques montrent que considérer la famille comme le seul et unique lieu d’entretien de la force de travail revient à surestimer son rôle au niveau de la production immédiate […] et fétichise également la famille au niveau de la reproduction sociale totale, en présentant le remplacement générationnel comme l’unique source de renouvellement de la force de travail de la société ».

Pour Vogel, c’est en particulier le rôle que jouent les femmes dans le remplacement générationnel qui est la base matérielle de leur situation spécifique dans les sociétés de classes, même si, comme on a l’a vu, ce remplacement générationnel ne doit pas être fétichisé, puisqu’il ne représente qu’une des façons qu’a une société de classe d’assurer le renouvellement de la force de travail dont elle a besoin. Pour Vogel, c’est d’abord à partir de ce phénomène que se pose la question de genre : la distinction biologique entre les sexes dans leur capacité à porter des enfants joue un rôle important du point de vue de la reproduction sociale d’ensemble et est l’une des sources de la division historique du travail selon le sexe. Vogel écrit en ce sens :

« c’est le fait que les hommes fournissent aux femmes des moyens d’existence durant les périodes où elles portent des enfants, et non la division sexuelle du travail en elle-même, qui constitue la base matérielle de la subordination des femmes dans la société de classes. (…) Dans toute société, il existe une certaine division du travail. (…) Chaque société est également caractérisée par des différences entre les individus, lesquelles découlent du développement biologique et social. (…) Les divisions du travail et les différences individuelles prennent une signification sociale dans le cadre de la société concrète où elles s’inscrivent. »

Récapitulons son raisonnement. Dans son aspect le plus générique, une société de classe est caractérisée par l’appropriation du surtravail d’une classe par une autre. Pour que cette société survive, de la force de travail doit être continuellement disponible pour être exploitée par la classe dominante. Mais les travailleurs et travailleuses sont mortels. Or, même si le remplacement de la force de travail peut s’effectuer par d’autres moyens (par exemple, par l’asservissement de populations étrangères), le remplacement générationnel, c’est-à-dire la procréation, joue un rôle certain dans la reproduction de la force de travail. Là entre en jeu pour Vogel la distinction biologique entre les hommes et les femmes, puisque seules ces dernières ont la capacité de porter des enfants. Pour Vogel, les femmes se situent donc au croisement de contradictions pour la classe dominante : entre, d’un côté, le besoin qu’a la classe dominante de s’approprier le maximum de surtravail et, de l’autre, la nécessité que la force de travail soit reproduite (y compris par remplacement générationnel). Toujours selon elle, même si « au cours de l’histoire, un grand nombre de formes de reproduction de la force de travail ont émergé de la lutte des classes », c’est la « capacité réduite (au moins dans une certaine mesure) » des femmes à fournir du surtravail pendant la période où elles portent un enfant qui explique que dans la grande majorité des cas, « c’est en priorité aux hommes qu’incombe la responsabilité de fournir les moyens matériels d’existence, et aux femmes celle d’accomplir les tâches courantes du travail nécessaire ».

Cela implique également des « formes institutionnalisées de domination masculine sur les femmes » (patriarcat), nécessaires pour légitimer a posteriori cette division sexuelle du travail. Dans une société capitaliste, ces formes institutionnalisées peuvent être partiellement ou pratiquement dépassées mais les rapports qui en sont historiquement issus perdurent et sont renforcées par des structures idéologiques puissantes (par exemple, celle qui légitime et favorise la famille hétérosexuelle).

Lutte de classes et lutte de femmes

Expliquer l’oppression des femmes en partant de la reproduction sociale est essentiel pour répondre à la question « peut-on parler d’une classe de femmes ? ». Si c’est l’assignation des femmes aux tâches de reproduction de la force de travail qui fonde matériellement leur oppression au sein des sociétés de classes, on voit bien que, même si « les femmes de la classe dominante peuvent également être subordonnée aux hommes de leur classe », l’oppression de ces dernières a un contenu de nature différente de celle des femmes de la classe productrice. Dans le premier cas, c’est la transmission de la propriété qui fait de l’assurance de la paternité des enfants qui hériteront un enjeu. Ainsi, la subordination des femmes de la classe dominante « repose en définitive sur le rôle spécifique qu’elles jouent dans le remplacement générationnel des membres de la classe dominante ». Dans le cas des femmes issues de la classe productrice, l’oppression répond, comme on l’a vu, à un objectif totalement différent puisque leur assignation aux tâches de reproduction de la force de travail sert à assurer à la classe dominante l’existence continue d’une main d’œuvre exploitable et répond au besoin de la classe dominante de s’approprier le surtravail.

La théorie de la reproduction sociale s’oppose donc à l’idée qu’il existerait une « classe de femmes » dont les intérêts seraient les mêmes indépendamment des classes sociales auxquelles elles appartiennent. L’oppression des femmes répond à des fonctions différentes suivant qu’on parle de femmes bourgeoises ou de femmes prolétaires, que ces dernières soient ou non engagées par ailleurs dans une activité productrice (c’est-à-dire qu’elles soient ou non salariées). C’est la raison pour laquelle Vogel parle systématiquement de reproduction « de la force de travail » et non pas de reproduction en général. Ce n’est pas leur capacité à produire des enfants en général, mais la position qu’elles occupent dans le processus de renouvellement de la force de travail et donc dans la reproduction des rapports sociaux en général qui fonde l’oppression des femmes de la classe subordonnée. Cet argument de Vogel est primordial mais il mérite selon nous d‘être précisé. Si on tire les conséquences du fait que seules les femmes de la classe exploitée jouent un rôle dans la reproduction de la force de travail, cela veut dire concrètement que les femmes, en tant que catégorie sociale, constituent un groupe hétérogène, avec des intérêts de classe différents, voire opposés, et que leur oppression a une signification très différente suivant la classe sociale auxquelles elles appartiennent.

Pour autant, Vogel offre des indications précieuses pour penser la spécificité de l’oppression des femmes, non plus dans une société de classes générique, mais dans la société capitaliste. Vogel parle de « caractère double » de la position des femmes dans le capitalisme : par rapport aux tâches de reproduction de la force de travail (où seules les femmes de la classe ouvrière sont concernées, comme nous venons de le voir), et par rapport à l’égalité des droits. Concernant cette dernière, Vogel précise « toutes les femmes souffrent des inégalités sous le capitalisme (…) cette inégalité constitue une caractéristique spécifique de l’oppression des femmes dans la société capitaliste par opposition aux autres sociétés de classe. Les normes discriminatoires qui survivent des sociétés de classe antérieures au capitalisme sont complétées et renforcées par de nouveaux mécanismes de discrimination politique bourgeoise », prenant appui « tant sur le système juridique que sur tout un ensemble de pratiques sociales informelles ».

Le caractère double de la position spécifique des femmes en société capitaliste implique des tâches spécifiques du point de vue de la politique révolutionnaire. Pour les résoudre, cette fois, c’est Lénine que Vogel mobilise, et c’est en particulier son concept de « droits démocratiques » qui l’intéresse et qu’elle juge être une « contribution importante à l’élaboration de la stratégie révolutionnaire » pour l’intervention dans le mouvement des femmes. Le concept léniniste de « droits démocratiques » permettrait à la fois de saisir la « notion contradictoire de l’égalité en société capitaliste » et d’appréhender correctement la bataille pour l’égalité démocratique dans la société bourgeoise. Pour le montrer, Vogel prend pour exemple la façon dont Lénine pense la question du droit au divorce. Il explique que même si un État capitaliste concédait un droit inconditionnel au divorce, y compris pour les femmes donc, celui-ci resterait limité tant que la femme reste une « esclave domestique ». « Comme tous les droits démocratiques sans exception, le droit au divorce est, en régime capitaliste, difficilement réalisable, conditionnel, limité, étriqué et formel », l’égalité demeure « de pure forme », dit-il encore. Mais pour autant qu’elle est une « égalité de pure forme », la lutte pour l’égalité démocratique dans le capitalisme n’en reste pas moins progressiste, dit Lénine (car toute avancée, même limitée, est un progrès en soi) ; mais également subversive, car elle « renforce la capacité de toutes et tous à identifier l’ennemi ». Autrement dit, la bataille pour les droits démocratiques — en l’occurrence pour l’égalité de toutes les femmes dans une société capitaliste — doit être investie par les révolutionnaires, en dépit du caractère formel et étriqué de cette égalité. Ou, pour le dire avec les mots de Lénine :

« les marxistes, eux, savent que la démocratie n’élimine pas l’oppression de classe, mais rend seulement la lutte des classes plus claire, plus ample, plus ouverte, plus accusée (…) plus la liberté du divorce est complète, et plus il est évident pour la femme que la source de son “esclavage domestique” est le capitalisme, et non l’absence de droits. »

Armé de cette conception selon laquelle « la bataille pour les droits démocratiques est un moyen de construire et de maintenir le cadre le plus favorable pour la lutte de classes », Lénine évite ainsi deux attitudes qui ont traversé le mouvement ouvrier : celle qui revient à nier l’importance de la lutte pour les droits démocratiques des groupes opprimés, et celle qui envisage cette lutte démocratique comme un but en soi dans un sens réformiste ou libéral. Pour Vogel, c’est ce qui lui permet de comprendre « l’importance d’une action spécifique auprès des femmes, […] et la nécessité d’organisations de masse de femmes issues de toutes les classes » sans jamais perdre de vue l’objectif de la révolution socialiste prolétarienne.

C’est aussi à Lénine que Vogel se réfère lorsqu’elle envisage la façon dont la question de l’émancipation des femmes peut se poser dans le cadre d’une transition au socialisme. Elle rappelle que ses efforts en faveur de la libération des femmes dans le jeune État ouvrier se sont concentrés sur « la transformation des tâches ménagères privées en une série de service socialisés à grande échelle », pour que les femmes puissent sortir « de l’esclavage domestique ». Et de fait, la Révolution soviétique va rapidement adopter une série de mesures extrêmement progressistes pour l’époque (droit de vote et d’éligibilité pour les femmes, droit de divorce, accès à l’avortement gratuit, socialisation des tâches domestiques), devançant de loin la plupart des démocraties libérales capitalistes, avant que cet héritage soit rapidement détruit par la contre-révolution stalinienne. Mais, bien que cela n’a pas donné lieu à une élaboration programmatique, Lénine était aussi conscient que ces acquis, aussi importants, n’étaient pas suffisants et il était ainsi préoccupé par le fait de mener une lutte idéologique pour « remodeler les mentalités héritées de l’ordre ancien », n’hésitant pas à critiquer, parfois durement, ses camarades hommes pour leur « passivité et [leur] arriération » sur ces questions. Une « prise de conscience extrêmement rare de la gravité du problème » pour Vogel.

***

Finalement Le marxisme et oppression des femmes a tant marqué les débats, c’est parce qu’il offre un point de départ extrêmement fécond pour penser scientifiquement l’oppression des femmes dans les sociétés capitalistes. Ce point de départ a servi à toute une génération de théoriciennes socialistes pour approfondir certaines problématiques qui ne sont pas ou que peu traitées par Vogel au point qu’il existe aujourd’hui une grande variété de positions théoriques et politiques au sein de la théorie de la reproduction sociale. D’un point de vue directement politique, le livre de Lise Vogel est une contribution majeure pour élaborer un féminisme marxiste et révolutionnaire qui évite le double piège de l’ouvriérisme d’un côté, et du féminisme déconnecté de la lutte des classes de l’autre. En ce sens, le livre de Lise Vogel peut être lu comme un appel à se réapproprier le « noyau marxiste révolutionnaire » pour penser l’émancipation des femmes. Pour cette raison, il mérite d’être lu, débattu et prolongé en une force matérielle militante, féministe, lutte de classes et révolutionnaire.

Marxisme et féminisme font-ils bon ménage ? À propos du livre de Lise Vogel