Entretien / Présenté en compétition au Festival de Sarlat après celui de Venise, le nouveau long-métrage de Roschdy Zem co-écrit par Maïwenn transcende le cadre d’un petit séisme intime pour atteindre à l’universel en embrassant la société avec générosité et clairvoyance. Un renouvellement bienvenu du genre film-chorale-familial. Rencontre entre Paris, Lyon et Sarlat avec son maître-d’œuvre.


Il y a presque une évidence à ce que Sami Bouajila incarne votre frère à l’écran étant donné votre proximité professionnelle de longue date. La question n’a pas dû se poser longtemps lorsqu’il s’est agi de constituer votre famille à l’écran…
Roschdy Zem : La question ne s’est pas posée ! Pour plusieurs raisons. D’abord, ce n’est pas parce que j’avais l’embarras du choix ; au-delà, c’est une amitié de trente ans. On a des chemins parallèles, on a creusé chacun notre sillon, avec des moments où on s’est retrouvé. Et j’ai surtout une admiration sans faille pour son travail. Enfin — Sami le sait très bien —, il y a beaucoup d’analogies dans sa personnalité avec celle de mon frère. D’ailleurs ils se connaissent et savent qu’ils se ressemblent (rires). Pas artistiquement, mais en termes de personnalité et de sensibilité. 

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Rachid Bouchareb est plus inattendu de ce côté de la caméra…
Il m’avait contacté pour me proposer un rôle dans Nos frangins et en l’écoutant, je m’étais dit qu’il ferait un frère parfait. Sami et moi, on fait partie de la première génération à être nés en France. Ma sœur qui a deux ans de plus que moi est née au Maroc. Rachid a dix ans, donc l’âge de mes grands frères. Et il y a quand même dans leur attitude quelque chose du déchirement que nous, on n’a pas connu et qu’on n’a pas. Ils sont arrivés à l’âge de huit-dix ans et même si cela fait cinquante ans qu’ils sont en France, il reste ce déracinement qu’ils ont subi et donc forcément un traumatisme qui change leur attitude : ils ont pas le même confort que nous.

Je ne sais même pas s’ils en ont conscience, mais c’est quelque chose qui me bouleverse. J’ai donc demandé à Rachid et il m’a dit : « mais je ne suis pas acteur  ! ». Je lui ai alors expliqué que mon grand frère ne parle jamais ; c’est un taiseux qui observe et écoute beaucoup mais intervient peu. « Dans ces conditions, je peux accepter ». Mais la demande originelle ne correspond pas du tout à sa proposition. Là, il s’est transformé vraiment comme un acteur qui vient avec quelque chose de plus étoffé. Et ce qu’on voit dans le film, c’est sa proposition. Mais c’est aussi ce qu’on attend d’un acteur : d’être plus intelligent que la proposition. Et le personnage est plus riche, plus lumineux. Il apporte une couleur qui n’était pas celle que j’avais au départ mais qui paraît plus intéressante ; donc évidemment, je l’ai encouragé et je l’ai gardé.

Je ne m’épargne pas dans le film

Quelle est la part d’autobiographie ?
Je suis allé piocher dans ce que je connaissais en essayant de restituer le statut de chaque frère, notamment celui qui lui est prescrit au sein de la tribu. Je ne suis pas allé chercher bien loin, même si l’histoire se concentre sur deux frères. Mais c’est mon interprétation de ce que je vois d’eux et de ce qui émane d’eux. Surtout, je voulais mettre en abyme ce que je pouvais considérer comme un dysfonctionnement de nos personnalités de part et d’autre : je ne m’épargne pas dans le film parce que le personnage que j’interprète est très inspiré de moi, évidemment, mais aussi de l’image que je restitue et surtout celle qui m’est reprochée. Ce qu’on aime de moi finalement, c’est pas très intéressant. Et je fais ça avec chaque personnage.

Comme une extension des reproches qu’on a pu vous faire ?
Bien sûr. Et qu’on me fait encore, à juste titre. C’est aussi une façon de faire mon mea culpa. En réalité, tout part de l’accident qui est arrivé à mon frère. Je décide de raconter cet accident ; en le racontant, je réalise que je raconte ma famille, ce qui me fait réaliser que je raconte ma France et tout ça m’échappe. Ce qui m’intéresse au départ, c’est l’accident, parce que ça me fascine qu’on puisse changer à ce point de personnalité. Et en fait, c’est un cheminement que je ne contrôle plus et qui fait que finalement, je raconte une chronique familiale, mais d’une famille d’origine nord-africaine, sans passer par le prisme de la culture ou de la religion. La seule chose qui m’intéresse à travers les personnages que je décris, c’est la part d’humanité qui est en eux. En toute modestie, je crois que c’est un peu nouveau. À partir du moment où on raconte une famille africaine, il y a toujours la nécessité de justifier leur présence à l’écran  : l’intégration, le voile… Toutes ces choses que j’entends, mais en racontant ma famille, je me suis aperçu à quel point on était à des années-lumières et aux antipodes de ces problèmes qui intéressent plus les médias que nous au quotidien. Et je ne voulais pas essentialiser une communauté. Au sein d’une même famille, on a un cadre supérieur, on a une star la télé et on a un RMIste et un chauffeur de taxi — c’est ça une famille. En réalité, le meilleur compliment qu’on m’ait fait, c’est mon producteur qui est un fils d’industriels à qui j’ai montré la première version qui m’a dit : « on dirait ma famille ». Ça m’a échappé, mais j’ai raconté une famille universelle, en espérant que ce soit la famille sur laquelle on peut tous se projeter. 

C’est effectivement totalement nouveau dans le cinéma français. En revanche, on a pu voir ces profils de films dans le cinéma américain…
Les Américains ont ce qu’ils appellent les Hispaniques ou les Afro-américains. Ils ont fait ce parcours, ils sont passés par là. On a un peu de retard par rapport à eux, mais l’immigration que je représente, elle est assez récente, finalement, puisqu’on est né en en France et qu’on a entre 55 et 60 ans. Ça prend du temps. Mais on voit bien que la jeune génération qui arrive derrière — Tahar Rahim, Reda Kateb qui pourraient être nos petits frères — sont complètement décomplexés. Ils arrivent comme acteurs et estiment être des acteurs à part entière. Ils ne cherchent pas leur place en rasant les murs ni en s’excusant d’être là. J’aime bien cette attitude. Et en plus ils sont là parce qu’ils ont rêvé étant petits. Moi, je me l’interdisais, évidemment. Parce qu’on n’avait pas de modèle. Quand j’ai commencé à faire des castings, Sami, par exemple, il m’impressionnait parce qu’il avait fait la comédie de Saint-Étienne. Je le mettais au-dessus.

C’est grâce à sa patte

Maïwenn est votre co-autrice. Sa présence à l’écran s’est-elle imposée rapidement ? 
Je n’ai pas réalisé tout de suite qu’elle avait envie de ce rôle. Je l’ai compris après, en passant par un tiers. Quand je l’ai compris, je lui ai donné et j’étais ravi qu’il y ait une continuité dans la démarche. Si le film est aussi organique et charnel, c’est grâce à sa patte, à ce qu’elle apporte essentiellement. Elle me permet de ne pas théoriser et d’aller tout de suite au cœur même de la chair de mes personnages. Au fond d’elle, je crois qu’elle avait toujours eu l’idée d’interpréter le rôle d’Eva.

Moi je lui disais : «  je vois bien Unetelle », « j’aime pas trop ». (rires). En plus ça aurait dû sonner comme une évidence parce que ça nous a permis dans l’interprétation d’aller aussi au cœur des choses : quand elle fait le bilan du personnage après la dispute familiale, c’est le résultat de quatre semaines d’écriture, donc je n’ai pas besoin de lui écrire son texte, elle le connaît parce qu’elle l’a développé avec moi. Et surtout elle a fait la démarche d’interroger tous les membres de ma famille pour avoir toutes les informations afin d’étoffer tout ça. Une actrice, quelle qu’elle soit, avec tout le talent qu’elle peut posséder, ne peut avoir toutes ces informations qui permettent d’enrichir son texte et surtout son jeu.

Justement, comment avez-vous déterminé le degré dans lequel se joue cette séquence, qui préfère la retenue à l’explosion — ce qui en fait toute sa force ?
C’est la seule chose que j’aie demandée à Maïwenn : de ne jamais s’énerver. L’image que j’avais de Maïwenn, ce sont beaucoup de personnages qui pouvaient être soit dans la colère, soit dans l’hystérie (je repense à Pardonnez-moi). Pour moi, la violence de ce personnage, c’était qu’elle disait les choses calmement. Moi, les gens qui parlent calmement me font peur. Parce que d’un coup, ils me déstabilisent et je perds mes moyens. C’est une force incroyable de garder son calme dans la querelle, dans le conflit — chose que je ne sais absolument pas faire. Je voulais ça, mais après, je lui ai dit : « à l’intérieur, fais ce que tu veux ; trouve ta liberté mais dis-moi des choses calmement. »  C’est ce qui fait que cette scène est aussi terrible. Il y a une forme de compassion finalement, qui rend mon personnage encore plus pathétique. 

C’est quelque chose qu’on a apprend dans l’interprétation quand on pense à jouer une scène ; toujours se poser la question de se dire : est-ce que ça n’aurait pas plus d’impact si je le disais calmement ? Est-ce que mon personnage ne serait pas plus fort ? Là, on est dans le cadre typique de ce genre de séquence. Desplechin m’avait appris ça, avec le personnage du flic dans Roubaix….

Avez-vous envisagé de co-réaliser le film avec Maïwenn ?
À un moment, il a été pensé de le réaliser à quatre mains. Mais je n’ai pas assez de générosité pour partager mon plateau. Un plateau, on a envie de se l’accaparer, qu’il nous appartienne ; j’ai un peu un comportement de leader quand je suis sur un plateau et je n’aurais pas pu partager ce leadership avec quelqu’un, même avec Maïwenn : je voulais être le seul interlocuteur pour l’équipe technique. Mais ça ne m’a pas empêché de lui piquer deux ou trois idées. Notamment de filmer tout à deux caméras : ça a été à mon avis une des bonnes idées du projet, parce que ça a donné de la liberté dans la façon dont je voulais raconter les choses, en laissant de la place pour l’ordinaire, le banal, le quotidien. Pour ça, il fallait laisser vivre, donc avoir plusieurs axes de caméra et surtout faire en sorte que les les acteurs soient toujours dans le cadre.

Vous incarnez un présentateur d’émissions de foot. Est-ce un fantasme pour vous ?
Oui ! Comme beaucoup d’enfants, avec mon jeune frère je me souviens qu’on faisait sur magnétophone des pastiches de Téléfoot — à l’époque c’était Pierre Cangioni (il l’imite) : « bon alors … nous allons retrouver… tout de suite.…Dominique… Rocheteau… qui donc… nous a permis… de pénétrer… son intimit酠» C’était super long et ça passait super tard ! Et j’ai fantasmé ces métiers qui ont une notoriété certaine, davantage animateur télé qu’acteur. Alors quand on a tourné avec Vincent Maraval, j’avais besoin de cinq minutes, mais on a tourné une journée entière. Parce qu’on s’amuse, quoi ! Je balance des sujets sur lesquels on improvise. Vincent Maraval est pro Monaco et du coup ça donne lieu à des échanges — toujours avec le plus grand des sérieux — : chacun reste campé dans son personnage. On a pris vachement de plaisir.

J’ai vraiment une neveu complotiste

Parmi les sujets sociétaux connexes abordés par le film, vous évoquez le complotisme ou encore la violence des échanges numériques…
Je pioche dans ma réalité. J’ai vraiment une neveu complotiste, mais que j’adore et qui me touche et me bouleverse parce qu’indépendamment de ça, c’est un type très attachant et charmant. Mais qui a ce qui est pour moi une tare. Ça raconte quelque chose sur notre société, sur la communication, sur les médias : un pan de la population n’y croit plus du tout. Pour faire une parenthèse sur le complotisme : que des gens pensent que la la Terre n’est pas ronde ? Pourquoi pas. Mais pourquoi penser qu’elle est plate, parce qu’on n’a pas plus de preuves finalement selon leur analyse qu’elle est plate plutôt que ronde. C’est ça qui me fascine. Et quand vous leur posez la question, ils vous disent : «  je l’ai vu sur Internet » car il y a un mec qui s’appelle Jackson qui explique sa théorie. Mais si vous grattez un petit peu, vous découvrez que souvent ces gens ont vécu un rejet et qu’ils ont trouvé là une façon de s’accrocher à quelque chose. Là c’est le complotisme ; il y a quelques années, c’était partir en Syrie ; d’autres c’est la drogue… C’est une démarche un peu suicidaire à chaque fois. Parce que c’est se mettre en marge, s’isoler, s’ostraciser… Et il faut avoir du courage pour développer ce genre de thèse au sein d’une assistance qui ne vous est pas favorable. C’est avoir le courage d’accepter d’être isolé.

Il y a aussi cette façon de communiquer d’Anaïde [NdlR : Rozam], ma nièce, elle a bâti sa popularité sur des vidéos et  s’est retrouvée avec des centaines de milliers de followers. Et je trouve ça extraordinaire parce que c’est ma nièce, je l’ai vue grandir. Cette génération a des outils qui, utilisés à bon escient, peuvent être formidables. Même si moi je les fuis complètement. Cette gamine qui voulait absolument mettre un pied dans cette profession sans jamais rien me demander et qui s’est créé toute seule chez elle des petits sketches qui lui ont donné accès à cette notoriété et permis aujourd’hui de faire du cinéma, c’était juste inenvisageable il y a encore quinze ans.

J’ai un rapport assez binaire aux réseaux sociaux : c’est un outil formidable mais qui est dirigé par des gens cupides donc forcément il y a quelque chose qui ne me convient pas. Et surtout ça met un coup de vieux à notre génération. Personnellement, je pense que c’est néfaste pour un acteur d’être aussi accessible. Je me souviens que les gens que j’admirais entretenaient la légende parce que justement on ne savait pas où ils étaient, ce qu’ils faisaient ni à quel moment ils allaient sortir un film ou un disque. Là, vous avez un flux d’informations… Pour la jeune génération, c’est intéressant de voir comment ils gèrent ça. Moi, je suis observateur mais — ce n’est pas une véritable analyse — je suis curieux de savoir comment ça va se terminer. En fait, j’étais persuadé que c’était une mode qui allait durer trois ans et c’est encore très présent, c’est un vrai moyen de communication. Moi je n’ai pas Insta, Facebook, Twitter… Juste un numéro de téléphone. Les attachés de presse n’envisagent plus que vous n’ayez pas ces codes.

Vos proches ont-ils vu le film ?
Je leur ai montré le film vraiment terminé ; je ne voulais pas m’imposer une forme de censure qui serait naturellement venue de leur part — même s’ils ne l’auraient pas formulé comme ça. C’est très difficile de s’imaginer à travers un personnage, à travers une structure narrative que vous n’avez pas écrite. J’avais beaucoup d’appréhension parce je les ai souvent protégés de mon métier, de tout ce domaine et là d’un coup, je les mets en scène alors qu’ils  n’ont rien demandé. Mais à ma grande surprise, c’était un vrai joli moment parce qu’ils l’ont accueilli comme un hommage. Surtout mon frère, celui qui était directement concerné, pour lui, c’était la fin d’un calvaire qui a duré deux ans. Au moment où il a vu le film, il avait retrouvé un travail et surtout, il est retombé amoureux. Pour lui, c’était la fin d’une boucle.

Comment s’est passé l’accueil à Venise ?
Très bien. Ils savent accueillir. Quand ils disent « on vous invite en compétition », le mot prend tout son sens, c’est une vraie invitation, ils savent te recevoir, chaleureusement, la pression de Cannes en moins. Il y a un joli bordel à Venise qui donne beaucoup d’humanité à ce festival alors que c’est une compétition internationale. Mais on dirait un festival de province, comme Sarlat, La Rochelle. Entre ces villes-là et Venise, c’est le même esprit : on peut boire un coup sur la place du village…

Roschdy Zem : les gens qui parlent calmement me font peur